Des biscuits sans saveur : six nouvelles savoureuses de Ruriko Kishida
Ce recueil de nouvelles écrit par l’auteure japonaise Ruriko KISHIDA nous transporte entre la France et le Japon, à travers des récits oscillant entre polar et étrange, tout en y saupoudrant une dose d’amour… souvent mortelle !
L’auteure
Ruriko Kishida est née en 1961 à Kyôto. Elle est expatriée très jeune à Paris. Sur les traces de son père, chercheur en science biologique, elle poursuivra ses études et sortira diplômée de la faculté de sciences de Paris VII. On retrouve d’ailleurs dans son recueil plusieurs personnages de scientifiques.

Requiem à huis clos est son premier roman. Il se distingue tout de suite en remportant le Prix Ayukawa qui lui vaut sa publication. Ce prix récompense chaque année un premier auteur de roman policier original.
Partagée entre Kyôto et Paris, elle entretient une relation particulière avec la France, où se déroule sa nouvelle « Le mur de Paris ». Elle publie également en 2014 un livre intitulé « Paris shokogun ai to satsujin no reshipi » (Le syndrome Paris : recettes d’amour et de meurtre).
Auteure d’une douzaine de romans policiers, Des biscuits sans saveur est son premier recueil de nouvelles, imprégné de l’ambiance des “romans mystères” qui l’ont inspirée (Maurice Leblanc, Agatha Christie, Conan Doyle, et bien d’autres). Le recueil est publié aux Éditions d’Est en Ouest, dans une traduction d’Alice Hureau. Il rassemble six nouvelles écrites à différentes occasions.
Le recueil
Des biscuits sans saveur regroupe six nouvelles aussi différentes les unes que les autres, tant par les personnages aux voix et caractères uniques, que par les mécanismes de l’intrigue.
Sur une toile de fond entre Paris et Kyôto, on suit le quotidien de figures ordinaires, quotidien qui se retrouve envahi par des événements souvent inquiétants, frôlant parfois l’étrange. Des coups de téléphone aux conséquences désastreuses, une étrange apparition, un adultère se transformant en démence, le dernier repas d’un ancien couple… Routines et (res)sentiments se mêlent aux intrigues policières dans des nouvelles où l’amour, souvent dégénéré, joue généralement un rôle crucial.
Mon avis
En tant qu’amatrice de polars et découvrant la saveur du format de la nouvelle, je me suis laissée tenter par ce recueil… Et quelle bonne surprise ! Le style fluide et économe sait ménager le suspense tout en plongeant le lecteur dans une atmosphère unique pour chaque récit. Ce recueil se laisse dévorer comme de bons petits biscuits !
Chaque nouvelle ne vous laissera pas indifférents une fois terminée. Ce ne sont pas seulement des enquêtes policières ou des histoires d’amour, ce sont des récits sur l’humain et sur ses sentiments, qui se dressent souvent contre la raison. Chaque récit est raconté par des narrateurs-personnages aux voix aussi différentes que leurs caractères. Vengeance, meurtre, suicide, quête de vérité, amour, folie, tout y est. Les nombreuses allusions à Paris et au sud de la France ne vous laisseront pas dépaysés dans un Japon aussi séduisant que violent.

Pour rentrer dans les détails, j’aimerais vous présenter les nouvelles qui m’ont le plus marquée. Pas d’inquiétude, je ne dévoilerai pas la clef des intrigues !
« Le mur de Paris »
Tout d’abord, la nouvelle ouvrant le recueil ne manquera pas de faire sourire les férus d’histoire. On y suit une mystérieuse narratrice tout juste arrivée à Paris pour rencontrer un certain Monsieur Aoki, tout aussi mystérieux… et qui serait un criminel recherché au Japon ! Après une description particulièrement fidèle de Paris et de ses immeubles haussmanniens, une discussion s’engage entre les protagonistes, remplie de faux-semblants et de mensonges à démêler au fil des pages, si bien que l’on ne sait plus qui croire, jusqu’aux ultimes révélations et au dénouement pour le moins inattendu.
« Une soirée inoubliable »
La deuxième nouvelle m’a particulièrement marquée, et m’a laissée sans voix. Les premières lignes nous présentent Shiroko, une jeune femme rentrant tranquillement chez elle pour préparer un repas « du Sud de la France ». On comprend vite, grâce au point de vue de son ex-petit ami, un coiffeur kyotoïte, qu’elle n’a rien à faire là, puisqu’elle s’est introduite chez lui ! La narration dénoue les fils qui ont mené à cette ultime rencontre entre les deux personnages, entre amour et animosité. L’affection toute particulière que le jeune coiffeur porte à son chat n’est pas sans rappeler le roman La Chatte de Colette, bien que le dénouement soit ici bien plus sinistre.
« Qui est le père ? »
La nouvelle placée au centre du recueil est peut-être la plus longue, mais aussi celle que j’ai trouvée la plus palpitante. Je ne pouvais plus lâcher le livre ! Il s’agit d’une nouvelle pleine de rebondissements, de fausses pistes et de révélations troublantes.

La narratrice est Nanayo, une scientifique qui vient d’apprendre être enceinte. Alors qu’elle conduisait des expériences de routine dans son laboratoire, le fantôme d’une camarade de classe suicidée il y a des années apparaît devant elle, affirmant avoir été assassinée. Nanayo se replonge alors dans le passé pour éclaircir le mystère. C’est peut-être la narratrice à laquelle je me suis le plus attachée. Son désir de vérité reflète le désir du lecteur de voir les fils de l’intrigue se démêler. L’enquête est tout autant centrée sur la camarade disparue de Nanayo, que sur Nanayo elle-même, qui doit recomposer le puzzle de sa mémoire et renouer avec ses anciennes connaissances. C’est une enquête aussi bien policière qu’humaine, qui ne vous laissera pas indifférents sur ses derniers mots.
Des biscuits sans saveur, est un recueil de nouvelles parfait pour tout amateur de nouvelles, de polars, ou de mystères ! La diversité des récits saura toucher tous les profils, tout en offrant un ensemble cohérent, avec des thèmes et un dénominateur commun : l’amour, abordé sous toutes ses formes. Un recueil à savourer sans modération !