Hiroshima et Nagasaki

À l’occasion de la commémoration des 80 ans des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, nous vous proposons de revenir dans cet article sur ces événements qui ont traumatisé toute une nation et qui ont changé la face du monde.

Le dôme Genbaku à Hiroshima, photo de Toshio Kawamoto
Le dôme Genbaku à Hiroshima, photo de Toshio Kawamoto

Il y a 80 ans cette année…

Lorsque la capitulation sans conditions de l’Allemagne nazie est signée en mai 1945, la guerre n’est pas encore terminée. Le Japon, belligérant de l’Axe aux côtés de l’Allemagne, ne s’est pas rendu. La ténacité des soldats japonais dans le Pacifique, notamment lors de la bataille d’Okinawa, et le rejet par les autorités japonaises des conditions de l’ultimatum établies lors de la conférence de Potsdam, convainquent le président américain Harry S. Truman de recourir à la bombe atomique sous prétexte de mettre fin à la guerre.

Le 6 août 1945, une première bombe atomique est lâchée sur Hiroshima. La ville abrite alors une base militaire de l’armée nippone, et un centre de garnison de 40 000 soldats. La puissance de la bombe A, surnommée Little Boy (« petit garçon »), équivaut à 13 000 tonnes de TNT. Elle détruit tout dans un diamètre de 12 km, provoquant instantanément la mort de 72 000 personnes, auxquelles s’ajouteront les victimes d’irradiation et de brûlures.

Le 9 août 1945, une seconde bombe surnommée Fat Man (« gros homme ») est lâchée sur Nagasaki. Ville portuaire, elle abritait de nombreuses industries d’équipement militaire. La puissance de la bombe équivaut cette fois à 20 000 tonnes de TNT. Les destructions proches de l’hypocentre ont donc été plus importantes qu’à Hiroshima, mais le relief accidenté de Nagasaki a réduit l’étendue des destructions.

Les effets de la bombe atomique

Les effets des bombes lâchées sur Hiroshima et Nagasaki sont multiples. Certains sont immédiats, d’autres différés. L’explosion se traduit d’abord par un effet mécanique. Une onde de choc détruit tous les bâtiments, partant du point d’impact vers la périphérie, suivie de vents violents atteignant 1600 km/h en sens inverse.

Dessin de Toshiko Kihara, survivant d'Hiroshima
Dessin de Toshiko Kihara

Par la suite, un effet thermique se propage. Les températures atteignent plusieurs dizaines de milliers de degrés au point d’impact, et la matière est vaporisée. De nombreux incendies éclatent autour de l’épicentre. Toshiko Kihara, survivant d’Hiroshima, témoigne : « Devant moi c’était une mer de feu, des flammes rouges montaient jusqu’au ciel. Jamais je n’aurais cru que la ville entière se transformerait instantanément en une mer de feu ».

Vient ensuite l’effet de rayonnement, qui consiste en la propagation de rayons gamma et de neutrons, sur des distances variables, ainsi que les retombées de produits de fission. Enfin, l’impulsion électromagnétique endommage les systèmes de communication.

Ces effets précèdent le « grand hiver nucléaire » : un voile opaque se forme, arrêtant toute lumière du soleil, causé par la fumée des incendies et la poussière submicronique de l’explosion. Matsushige Yoshito, photographe de l’unité des reporters militaires et survivant d’Hiroshima, raconte : « Il faisait si noir que je ne voyais presque plus le visage de ma femme qui était pourtant juste à côté de moi ».

Quatre jours après l’explosion, les effets de la radioactivité propres à l’arme nucléaire se manifestent chez les survivants : saignements, décomposition de la chair, perte de cheveux, accouchements prématurés. L’étrange maladie est alors surnommée « peste d’Hiroshima ».

L’estimation du nombre de victimes pour les deux bombardements est difficile à établir en raison de nombreux facteurs, dont la destruction totale des deux villes, les évacuations, les vagues de réfugiés d’autres villes, etc. Au total, les estimations varient entre 100 000 et 240 000 morts. 

Le 2 septembre, la capitulation sans conditions du Japon est finalement signée en baie de Tôkyô. Les bombardements atomiques marquent à la fois la fin de la Seconde Guerre mondiale, et le début de la Guerre Froide, caractérisée par la politique de dissuasion nucléaire.

L’âge du nucléaire

Aujourd’hui encore, la course au nucléaire est une question brûlante. Si les deux superpuissances de la Guerre Froide, les États-Unis et l’URSS, ont été les premières à se doter d’armes nucléaires, le nombre d’États possédant une telle arme est aujourd’hui monté à neuf. 

Dans son rapport annuel, l’ICAN (Campagne Internationale pour l’Abolition des Armes Nucléaires), une ONG nobélisée de Genève, dévoile qu’au cours de ces cinq dernières années, 416 milliards de dollars ont été alloués à ces programmes. 

En 2024, la Confédération japonaise des organisations de victimes des bombes A et H (Nihon Hidankyo) a reçu le prix Nobel de la paix. Shigemitsu Tanaka, vice-président de l’association lauréate et survivant de Nagasaki, a pu donner son témoignage au cours d’une conférence organisée par l’ICAN, montrant l’importance toute particulière du Japon et de son histoire dans la sensibilisation à la question du nucléaire.

Cette question ne concerne pas seulement l’armement, mais aussi la production d’énergie. Dans ces deux secteurs, l’utilisation du nucléaire est débattue par les « pro-nucléaires » et les « antinucléaires ». Coûts et risques sont les principaux points abordés, notamment depuis la catastrophe nucléaire de la centrale de Tchernobyl le 26 avril 1986, puis celle de la centrale Fukushima Dai-ichi à la suite du tsunami causé par le tremblement de terre du 11 mars 2011.

Les hibakusha

Si aujourd’hui les dangers du nucléaire sont relativement bien connus et dénoncés, il a fallu attendre de nombreuses années pour que le tabou des bombardements soit levé au Japon, et que les hibakusha, c’est-à-dire les personnes ayant survécu aux bombes atomiques, prennent la parole et partagent leurs témoignages sur les bombardements, mais aussi sur les effets à plus long terme de l’irradiation, et sur leur vie dans un Japon les discriminant.

En effet, dans la société japonaise, le terme hibakusha réfère à un statut spécialement créé pour les survivants des bombardements afin qu’ils puissent bénéficier d’une pension et de soins gratuits. Cependant, ce statut s’est vite retourné contre eux. Stigmatisés par le reste de la population, ils ont fait l’objet d’une peur collective irrationnelle, tant à cause des séquelles physiques que des superstitions liées au manque de connaissances sur les effets de l’irradiation, tenus secrets pendant longtemps par l’armée américaine qui a étudié les hibakusha pendant l’occupation du Japon. Ainsi, pour éviter l’exclusion, bon nombre de hibakusha ont préféré garder le silence.

Cliché de Matsushige Yoshito sur le pont Miyuki à Hiroshima
Cliché de Matsushige Yoshito sur le pont Miyuki à Hiroshima

D’autres, au contraire, ont ressenti le besoin de témoigner dès les premiers instants ayant suivi l’explosion de la bombe. Ainsi, les deux clichés du photographe Matsushige sont les seules images capturant l’horreur immédiate d’Hiroshima, et le seul témoignage photographique qui montre aussi distinctement les victimes de la première bombe atomique.

Il écrit dans ses mémoires : « Tous les yeux des blessés étaient braqués sur moi. Il m’a semblé qu’ils voulaient que je dise au monde entier dans quelle situation ils se trouvaient. Était-ce cruel de les photographier ou au contraire, était-ce la chose la plus juste à faire ? J’étais tiraillé entre ces deux sentiments ».

Matsushige ajoute dans une interview de 1986 : « Je voudrais qu’ils comprennent la valeur de la paix, et qu’ils n’oublient pas Hiroshima ».

Commémoration au Japon

Entre le désir d’oublier des uns, et le désir de se souvenir des autres, des commémorations ont lieu chaque année au Japon, mais aussi dans le monde. À Hiroshima, elles rassemblent de nombreuses personnes, dont les survivants du bombardement et le maire de la ville qui prennent la parole au cours de cérémonies. Une minute de silence a lieu à l’heure exacte du bombardement chaque année. En fin de journée, des lanternes flottantes appelées Tōrō nagashi sont déposées sur la rivière Ōta qui traverse la ville, en mémoire des victimes du bombardement.

Les lanternes Tōrō nagashi déposées sur la rivière Ōta à Hiroshima, avec le dôme Genbaku en fond
Les lanternes Tōrō nagashi déposées sur la rivière Ōta le 6 août 2019

Les départements d’Hiroshima et Nagasaki ont créé en 2002, dans chacune des deux villes, un Mémorial national de la paix pour les victimes de la bombe atomique. Ces musées, véritables lieux de recueillement, regroupent des photos et témoignages des survivants, ainsi que les listes des victimes des bombardements. Le musée d’Hiroshima est situé à quelques pas du Dôme de Genbaku, l’un des rares bâtiments à ne pas s’être effondré après l’explosion de la bombe. Le dôme, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, est aujourd’hui un mémorial et un symbole pour la paix et l’abolition des armes nucléaires.

Commémoration en France et dans le monde

Aujourd’hui, le gouvernement japonais a donné à certains hibakusha soucieux de transmettre leur témoignage, le titre de « Communicateurs spéciaux pour un monde sans armes nucléaires ». Ceux-ci interviennent à l’occasion d’événements internationaux pour sensibiliser les jeunes générations aux ravages de l’arme nucléaire.

À l’occasion des 80 ans des bombardements, une conférence a été notamment organisée le 13 juin dernier par la Maison de la culture du Japon, l’Ambassade du Japon, et l’INALCO (Institut National des Langues et Civilisations Orientales). Yahata Teruko et Iida Kunihiko, deux hibakusha et « communicateurs spéciaux », ont témoigné de ce qu’il s’est passé à Hiroshima ce jour-là, des conséquences, et de leur engagement pour un avenir sans armes nucléaires et pour la paix.

M. Iida, Mme Yahata, deux survivants d'Hiroshima, et trois « Jeunes Communicatrices pour un monde sans armes nucléaires »
De gauche à droite : M. Iida, Mme Yahata, et trois « Jeunes Communicatrices pour un monde sans armes nucléaires » (photo publiée sur le compte instagram de l’ambassade du Japon)

Une série d’événements et une exposition « Hiroshima et Nagasaki : il y a 80 ans » sont organisées par la Maison du Japon et la Fondation des États-Unis de la Cité internationale universitaire de Paris, du 1er août au 5 septembre 2025.

La Mémoire par les arts

Si certains survivants ont pu témoigner de vive voix à l’occasion de conférences ou d’interventions de sensibilisation au Japon et à l’international, d’autres ont choisi les arts pour s’exprimer.

En 1974, la chaîne de télévision japonaise NHK collecte 3 600 dessins suite à un appel à témoignages. Aujourd’hui conservés au Mémorial d’Hiroshima et Musée de Nagasaki, ces dessins ne sont pas seulement des œuvres d’art, ce sont les témoignages directs des victimes sur l’enfer qu’elles ont vécu. Une exposition aux Archives Nationales, puis au Musée de la Résistance et de la Déportation de Grenoble a eu lieu en 2018, pour présenter pour la première fois en Europe des reproductions des précieux témoignages, où l’innocence du trait de certains témoins, encore enfants lors des bombardements, contraste avec l’horreur représentée.

Ci-dessus, le dessin de Furukawa Shoichi (à gauche) n’est pas sans rappeler le Rouleau des enfers (Jigoku-zoushi) du Musée national de Tôkyô (à droite).

Le cinéma

Affiche du film Godzilla qui reflète la peur des japonais après les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki
Affiche originale de 1954 par la Tōhō Kabushiki-kaisha

Le cinéma japonais d’après-guerre est également marqué par le traumatisme des bombes atomiques. L’abondante production des années 50 et 60 reflète la peur des Japonais de revivre de tels événements. Avec l’influence des films fantastiques occidentaux des années 50, dont la ressortie de King Kong au cinéma, naît au Japon le sous-genre du kaijū-eiga (« cinéma de monstres »). Ainsi, en 1954, apparaît pour la première fois sur les écrans le monstre Godzilla, réveillé par des essais nucléaires, incarnant la peur des bombardements et du nucléaire en général, puisque le monstre revient au cinéma dans un spin-off après la catastrophe de Fukushima.

D’autres films, à l’instar de Hiroshima, mon amour sorti en 1959 et réalisé par Alain Resnais (Nuit et brouillard) sur un scénario de Marguerite Duras, évoquent directement les bombardements de Hiroshima et Nagasaki, et le devoir de mémoire. 

La littérature

Dans un recoin de ce monde (tome 1)

D’une manière similaire, le manga Gen d’Hiroshima de Nakazawa Keiji, un survivant du bombardement, constitue un témoignage sous la forme d’une fiction inspirée par l’expérience du mangaka.

Encore aujourd’hui, la trace des bombes atomiques est présente dans la production artistique japonaise. Entre 2007 et 2009, le manga Dans un recoin de ce monde écrit et dessiné par Kōno Fumiyo, publié chez Manga Action, raconte l’histoire de Suzu, une jeune femme passionnée par le dessin vivant à Hiroshima pendant la guerre. La nature et la quiétude de la vie quotidienne contrastent, ici aussi, avec l’enfer du bombardement. Le manga a été adapté en animé en 2016 par Katabuchi Sunao, et a reçu plusieurs prix lors de festivals.

La littérature, forme artistique la plus proche du témoignage oral, est également un média d’expression très utilisé. La Genbaku bungaku (« littérature de la bombe ») forme, au Japon, un courant artistique à part entière, et désigne tout écrit en lien avec les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. Elle recouvre aussi bien témoignages que fictions, dans des formes aussi variées les unes que les autres. 

La première génération des écrivains dits « de la bombe », est composée de survivants rapportant leurs expériences. À cause de la censure en vigueur au sortir de la guerre, de nombreuses œuvres ne furent publiées qu’après la fin de l’occupation américaine, ou diffusées sous les manteaux, dans des cercles restreints. Hara Tamiki (Hiroshima, fleurs d’été) et Shōda Shinoe (Sange) choisissent la forme des poèmes pour raconter leurs expériences et traumatismes, tandis que Ōta Yōko (La ville des cadavres et Lambeaux humains) choisit la forme du roman.

Les deux générations qui suivront prendront progressivement du recul sur les événements, pour aborder des thèmes plus larges et des questions aussi bien sociales que politiques, en abordant autant les bombardements que le monde post-nucléaire.

Et aujourd’hui ?

Couverture japonaise d’Atomic Box

Encore aujourd’hui, de nouveaux récits sont publiés. En avril de cette année, les éditions des Belles Lettres ont sorti Le facteur de Nagasaki, dans lequel l’écrivain anglais Peter Townsend fait le récit plein de compassion de l’expérience de son ami Taniguchi Sumiteru, facteur à Nagasaki le 9 août 1945.

Les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki continuent également d’alimenter la fiction. Dans Atomic Box, disponible en fin d’année dans notre collection Polar, Ikezawa Natsuki retrace le traumatisme du nucléaire en questionnant jusqu’à la création de la bombe atomique et les conséquences de son activation sur les victimes. Il interroge aussi la responsabilité collective et personnelle des populations et des individus face à ses dangers.

 

Sources

  • Droz Bernard, et Rowley Anthony. Histoire générale du XXe siècle. Tome II. La naissance du monde contemporain : jusqu’en 1949. Éditions du Seuil, 1986.
  • Nouschi Marc. Le XXe siècle : temps, tournants, tendances. 4e édition revue et augmentée, Armand Colin, 2011.
  • Conférence du 13/06/2025 : Voix d’Hiroshima – Témoignages de hibakusha
  • Documentaire : Sous le Nuage d’Hiroshima (réalisé par Bertrand Collard et produit par Nilaya Productions, NHK)
  • Courmont Barthélémy. « 70 ANS – Hiroshima, objet littéraire au Japon ».
  • Site internet du département d’Hiroshima : Hiroshima for global peace

Pour aller plus loin

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