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Les Asuras : entités divines de la Perse au Japon

Créature récurrente dans différentes mythologies d’Asie et du Moyen-Orient, l’Asura (Ashura en japonais) est une figure démoniaque populaire dans le paysage culturel japonais. Les symboliques qui lui sont associées sont parfois mal comprises et peuvent varier d’une zone géographique à une autre :  nous allons revenir dans cet article sur ces divinités et leur place dans le paysage culturel japonais.

Mazdéisme perse, védisme indien ou encore hindouisme, les Asuras apparaissent dans plusieurs mythologies indo-européennes. Ils ont généralement le rôle de démons ou d’anti-dieux et sont opposés aux Dévas, des entités bienveillantes. Seul le culte mazdéen iranien (VIIe siècle av. J.-C.) place l’Asura (prononcé Ahura) Mazdā au sommet de son panthéon, il devient même souverain unique de la création dans la réforme zoroastrienne qui suivra. Dans les croyances védiques du sous-continent indien, les Asuras sont déchus et deviennent des êtres maléfiques ennemis des dieux. Leur déchéance profite alors au roi des Dévas, Indra, qui devient l’objet de culte. C’est cette vision des Asuras qui perdurera jusqu’au jaïnisme et l’hindouisme, influencera les croyances bouddhistes et se propagera dans l’Asie orientale.

Le mot Ahura est tiré du terme indo-iranien pour « seigneur » : certains historiens voient dans l’opposition Asura/Déva un miroir de la rivalité religieuse indo-aryenne/iranienne. 

Bas relief du barattage de la Mer de lait à Angkor Vat au Cambodge
Bas-relief représentant des Asuras au temple Angkor Var au Cambodge (crédit photo ©Olaf Tausch)
 

Une propagation qui suit celle des religions en Asie

Une représentation d'Asura plus sereine à Nara
Statue d’Asura du temple Kôfuku à Nara (©Kōfuku-ji)

 

Dans la cosmologie bouddhiste, les Asuras sont donc des demi-dieux néfastes, de puissants guerriers attirés par le combat. Ils sont les ennemis du Bouddha et de ses enseignements. Ils symbolisent des défauts tels que la colère, la fierté, la violence, les désirs matériels ou la cupidité… Parmi les six voies de renaissance possibles dans le bouddhisme japonais, celle en Asura est donc synonyme d’une réincarnation funeste.

Au Japon, les Asuras prennent généralement les traits d’une créature monstrueuse avec trois têtes et six bras. Néanmoins, au fil des siècles leurs représentations sont plus nuancées : les Asuras sont plus apaisés et calmes. Ils deviennent alors des figures repenties et protectrices du Dharma, les enseignements du Bouddha. Ils ont donc une essence très ambiguë au Japon et représentent une certaine dualité entre leurs pulsions guerrières et la recherche de sérénité.

 

 

Un Asura plus martial à Kyôtô
Statue d’Asura du temple Rengeô à Kyôto (©Sanjûsangen-dô)

 

Lorsque l’on parle des Asuras japonais, impossible de ne pas citer le temple Kōfuku de Nara mondialement connu pour sa statue d’Asura (734) à l’apparence unique : ses traits fins et son expression apaisée sont exceptionnels. Mais les représentations des Asuras varient en fonction du contexte politique et historique. Par exemple, au Moyen-Âge, le pouvoir politique passe aux mains des guerriers et l’Asura renoue avec ses origines martiales. En témoigne la statue du Roi Asura (Ashura Ô) du temple Rengeô (1164) à Kyôto qui arbore des traits bien plus belliqueux.

Ce demi-dieu restera une figure récurrente dans les représentations bouddhistes japonaises et persistera au fil des siècles jusqu’à notre époque à travers les formes d’art qui se sont progressivement développées : littérature (Konjaku. Récits de la tradition japonaise à l’époque de Heian, fin XIe siècle), théâtre (Zeami Motokiyo, 1363 – 1443), récital dansant kôwakamai (période Muromachi, XIVe siècle), etc.

 

 

Les Asuras de nos jours

Le poète Kenji Miyazawa (1896 – 1933) leur consacre son Jo (« Préface ») (1922 – 1923), tandis que Kazuki Nakashima (1959 – ) les place au cœur de sa pièce de théâtre kabuki Ashura-jô no hitomi (« Les yeux du château Asura ») (1987), par ailleurs adaptée en film en 2005 par Yôjirô Takita. À la télévision, la scénariste Kuniko Mukôda s’inspire de la mythologie qui les entoure pour écrire pour la NHK la série Ashura no gotoku (« Comme Asura ») (1979 – 1980). Elle rencontre un tel succès qu’elle connaît par la suite de nombreuses réadaptations : un film réalisé en 2003 par Yoshimitsu Morita, une pièce de théâtre dirigée par Hana Kino en 2004, une nouvelle série produite par Netflix et réalisée par Kore-eda en 2025. Les apparitions des Asuras dans la culture populaire moderne japonaise ne manquent pas non plus : jeu vidéo Asura’s Wrath (2012) par CyberConnect2, série de manga Kengan Ashura (2019 – ) de Yabako Sandrovich, sans compter les nombreux clins d’œil ici et là.

Affiche de la série Ashura produite par Netflix
Série Ashura réalisée par Kore-eda (©Netflix)

 

Les Asura aux Éditions d’Est en Ouest

Essai nucléaire chinois dans le Xinjiang en 1964
Ashura Girl – Maijô Ôtarô – Étrange – Editions d’Est en Ouest

 

En 2023, nous vous proposions la première publication de notre collection « Étrange » : le roman Ashura Girl de Maijô Ôtarô (publication originale 2003). L’auteur nous y fait découvrir la jeune Aiko, lycéenne déjantée à l’esprit punk, dont le camarade de classe Sano se fait kidnapper. En parallèle, un tueur en série sévirait dans les environs. Les internautes se déchaînent et les jeunes sont en roue libre dans la rue… Aiko et son alter ego Chastin rappellent fortement la dualité des Asuras, tant dans leur liberté que leur courroux ! Découvrez vite ce récit frénétique qui a valu à son auteur de remporter en 2003 le 16e prix Mishima.

 

 

 

 

 

 

Sources

  • « National Treasure Hall », Kōfuku-ji.
  • Hiemstra Gabe, « Signification de « Asura » », Wisdom Library.
  • Khachatrian Arianna, « Sanjūsangen-dō, Japan », The Critical Space.
  • Schumacher Mark, « Hachi Bushu – The Eight Legions, Eight Deva Guardians of Buddhism »,  Buddhism & shintōism in Japan – A-to-z photo dictionary of Japanese religious sculpture & art.
  • Varenne Jean, « ASURA », Universalis.
  • Vredeveld Peter, « Asura in Buddhism », Original Buddhas.
  • Bryant Edwin F., « The Indo-Aryan Invasion Debate: The Logic of the Response », dans Jones-Bley K., Huld M. E., Della Volpe A. et Robbins Dexter M., Journal of Indo-European Studies, Washington, Institute for the Study of Man, monographie no. 32, 21-23 mai 1998, p. 205-230.
  • Holt John P., « Peaceful Warrior-Demons in Japan: from Empress Kōmyō’s Red Repentant Asura to Miyazawa
    Kenji’s Melancholic Blue Asura », dans Living in Peace: Insights from Buddhism, Honolulu, Blue Pine Books, 2013.

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